Séminaire EntreNet 1/3
Un article de UpFing06.
Pour clarifier ce concept d'"EntreNet" et poser les bases d'une réflexion plus approfondie des pratiques qu'il recouvre, un séminaire s'est déroulé le mercredi 1er mars à Paris (ENSCI, École Nationale Supérieure de Création Industrielle).
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Sommaire |
Objectifs du séminaire
Il s'agissait principalement de :
- Valider (ou non) l'intérêt et la pertinence du titre et du thème envisagé pour la 4e Université de Printemps de la Fing (7 au soir, 8 et 9 juin 2006 à Marseille et Aix-en-Provence) : "L'EntreNet" (Cf le texte de cadrage ci-dessous)
- Chercher ensemble, et par l'exemple avant tout :
- Ce que l'on observe de vraiment neuf dans les usages "partagés"
- Ce qui paraît moins neuf, ce qui ressemble à un effet de mode
- Ce que ces pratiques dérangent, modifient, confortent
- Ce que pourrait être une critique radicale du concept "EntreNet"
- Dégager ensemble les enjeux, et éventuellement les sujets sur lesquels il faudrait se focaliser
- Identifier les personnes les plus stimulantes parmi celles qui agissent, créent, entreprennent, pensent, programment, commentent... autour de ces sujets
- A partir de cela, imaginer (sans entrer dans les détails) le "programme idéal" de l'Université de Printemps : objectifs, résultats attendus, déroulement, modes de participation...
Liste des participants
- Michel Gensollen (ENST Paris)
- Sandrine Herbert(ENSCI)
- Clothilde Huet (ENSCI)
- Cécile Meadel (CSI - Ecole des Mines Paris)
- François Nonnenmacher (CapGemini / http://www.padawan.info/)
- Jean-Pierre Legrand (BNP Paris Bas)
- NoJhan (Wikimedia)
- Yves Jeanneret (CELSA Paris 4)
- Sophie Pène (Université Paris 5)
- Dominique Cardon (Frante Télécom R&D)
- Maurice Ronai (EHESS Paris)
- Wenda Egger (Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d'Industrie, ACFCI)
- Alexis Mons (Groupe Reflect)
- Denis Beautier (ISEP)
- Olivier Auber (Navidis / Anoptique.org)
- Philippe Batreau (ISOC)
- Stéphane Lee (http://stephane.etsoncar.net/)
- Equipe Fing :
- Daniel Kaplan
- Thierry Marcou
- Philippe Nikolov
- Cyril Fiévet
- Hubert Guillaud
- Jacques-François Marchandise
- Pierre Orsatelli
- Fabien Eychenne
- Denis Pansu
L'EntreNet : un sujet en continuité avec les 3 premières éditions de l'Université
La 1ere UPFING traitait de "l'internet, infrastructure d'échange" et observait des pratiques proches de celles qui nous intéressent aujourd'hui, même si dans le détail, pratiquement aucun des outils et services d'aujourd'hui n'était entré dans le radar de 2003. La seconde portait sur le "Bien commun" , donc sur le partage, même si l'intention de ce partage était plus explicite que ce que l'on observe dans l'EntreNet. La 3e se centrait sur "l'innovation" et notamment l'innovation par l'usage, collective presque par essence mais pas toujours dans son intention première - avec un intérêt particulier pour le "vivre ensemble", dans lequel l'EntreNet se situe même si bien entendu, il ne le résume pas.
Débat autour de l' "EntreNet"
"L'EntreNet" est-il un néologisme utile ?
Apparemment oui, au moins parce qu'il fait réagir.
Tout le monde n'adore pas le mot, cependant. En tout cas, il faut l'utiliser pour identifier des questions plutôt que comme un concept solide, aux contours bien cernés, comme un espace de pratiques homogènes. Il n'est pas facile de mettre sur le même plan l'usage des Skyblogs ou de MSN par les ados, le blog d'un homme politique et le développement de modalités informelles d'échange et de collaboration dans les entreprises (et entre les entreprises et leurs partenaires). Sauf (voir plus bas) autour de l'idée que nous sommes dans un espace de brouillage des distinctions public/privé, intérieur/extérieur.
"Entre"...
A propos des 4 "pôles"
"A l’origine, un carré formé de 4 pôles opposés : communication interpersonnelle (1 à 1), médias / “top-down” (1 à n), communautés/coopération (n à n), participation / “bottom-up” (n à 1). Dans l’EntreNet, le carré devient plein, se transforme en surface et même, se plisse, se tord en fonction des plus ou moins grandes concentrations de pratiques dans cet espace nouvellement peuplé. Aux oppositions terme à terme se substituent des nuances (quelques-uns, plusieurs, beaucoup, plus, moins…) ou des descriptifs issus de la théorie des ensembles (interesection, inclusion, disjonction…)."
Cette vision des 4 pôles est considérée comme utile, à condition [1] de comprendre qu'il s'agit précisément de la dépasser et [2] de ne pas en faire l'unique point d'entrée pour comprendre l'EntreNet.
- La focale individualiste ne colle plus (les blogs ont des destinataires, ces pratiques sont sociales), mais celle des "communautés" ne colle pas non plus : en tout cas, dans la plupart des cas, les "communautés" que l'on observe ne sont pas du tout structurées, elles peuvent être très importantes mais les liens entre leurs membres sont faibles, leurs frontières très floues.
- Il en va de même de la distinction "bottom-up/top-down" : on ne cherche pas nécessairement à s'adresser au "haut" ou au "bas", ou bien on ne se situe pas constamment aû même "niveau".
Les pratiques classées dans l'EntreNet ne se développent pas (ou peu) en opposition aux paradigmes existants, mais en articulation avec eux, dans de nouvelles interdépendances. Sous le clivage devenu classique entre web machand et web citoyen, entre mass media et "médias des masses" - clivage qui se fonde sur ces fortes distinctions entre public et privé - on voit émerger de manière massive des comportements sociaux à base relationnelle, qui ne fonctionnent plus dans ces oppositions.
On assiste à une addition plutôt qu'à une substitution. De nouvelles interdépendances prennent forme entre ces modalités sociales nouvelles et les autres. Le but n'est pas de renverser des situations établies (Les blogs n'aspirent pas à remplacer à terme les mass media) mais de répondre à d'autres besoins.
La clé de compréhension majeure semble en fait être celle du brouillage des distinctions espace public/espace privé. On a tendance à radicaliser cette opposition public/privé, or les usagers montrent qu'il n'est pas si difficile de passer la frontière. La notion d'espace public se montre en tout cas étonnamment plastique.
C'est en cela que l'idée de l'EntreNet comme un espace intermédiaire, d'hybridations, semble féconde.
Continuités et ruptures : qu'est-ce qui est nouveau et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Ce qui se développe dans l'EntreNet est-il spécifique au Net ?
Il y a un repérage utile de pratiques et de médiatisations nouvelles
Un "nouveau régime" se met-il vraiment en place ?
- D'un point de vue pratique, les rapports de communication continuent (comme c'est le cas depuis au moins 100 ans) de s'enrichir par une diversification de leurs modalités.
- Il y a un rapport original entre le caractère local et furtif des pratiques entrenautes et (du fait de leur caractère écrit ou du moins "inscrit" - en bits, il peut s'agir d'images, de sons, etc.) leur mémorisation, leur circulation, leur légitimation : furtif mais archivé, local mais accessible à tous... L'écrit échappe à son auteur, ce n'est pas neuf ; mais ici l'écrit qui circule n'a plus le caractère légitimé (parce qu'édité par un autre) d'antan. La circulation immédiate et dans une large mesure automatique (ex. des flux RSS, des moteurs...) de l'information, reprise telle quelle sans intervention particulière, change aussi la donne. L'information écrite (de même que la photo) est traditionnellement supposée avoir une force probante, ici cela ne marche plus. En revanche on voit se mettre en place d'autres dispositifs d'évaluation ; la réaction, le commentaire, le lien électif, le classement, font partie des manières par lesquelles les informations deviennent collectives via leurs lecteurs autant que leurs rédacteurs, dans un dispositif qui recrée d'une certaine manière des filtres nécessaires.
- Il y a enfin une interrogation sur ce qui peut faire de la communauté, produire de la valeur (ou des valeurs). Mais ici, on ne peut pas décrire les pratiques de l'EntreNet comme si elles allaient toutes dans le même sens. Il n'y a pas de finalité immanente.
- La thématique du brouillage de la frontière public-privé n'est pas neuve. De même, cela fait longtemps qu'on parle de "consommacteurs". Le moteur social de l'EntreNet n'est donc pas radicalement neuf, en revanche, une frange d'utilisateurs a trouvé un outillage pour échanger plus, tirer plus de choses de ses échanges, aller plus loin... Mais jusqu'où ? Quelles sont les limites de l'expansion ? Est-ce que cela concerne tout le monde (de même que tous les "consommateurs" ne seront peut-être pas des "consommacteurs") ? Il semble intéressant, tout de même, au regard du discours ambiant sur l'individualisme, d'observer ces expériences individuelles mais non solitaires, relationnelles sans intention coopérative. Il y a au coeur de ces pratiques un mélange d'opportunisme et de recherche délibérée d'une expérience relationnelle.
- Dans le temps, qu'y a-t-il de nouveau dans l'EntreNet qui n'existait pas auparavant sur l'internet ? [note : l'EntreNet désigne un ensemble de pratiques qui se développent sur l'internet, désigné comme une infrastructure technique, et sur lequel se développent et se développeront bien d'autres pratiques]
- Risque-t-on de prendre des nouveautés proposées par l'offre et adoptées par de petites communautés technophiles pour des pratiques sociales importantes ?
- Il y avait des pages personnelles bien avant les blogs. Il y a des blogs depuis au moins 7 ans. Mais ici, ce qui compte, c'est la mise en relation non seulement des sites, mais des objets d'information, des profils, des images, des personnes... à une échelle très vaste.
- Le "C2C" (Consumer to Consumer) est l'une des tendances majeures de l'internet depuis des années (cf. Napster en 2000). Ce qui semble intéressant, c'est la constitution d'une "oeuvre" collective par des gens qui n'ont pas de rapport entre eux, un passage subreptice de l'individuel au social. Au départ, la "conversation" sur l'EntreNet est à la cantonnade, sans public précis, mais il ne s'agit pas particulièrement de "partage" ; en outre on a beaucoup de messages émis et pas assez de lecture. Tout cela n'est pas neuf en soi, hormis l'échelle à laquelle cela se passe. On est dans une conversation dont on en sait pas trop à qui elle s'adresse.
- On ne peut en tout cas pas parler de révolution dans les pratiques. Mais peut-être d'outillage nouveau qui permet à des attentes de s'exprimer beaucoup plus fortement, et de produire des effets plus profonds.
- Autre thématique importante : celle de la rupture entre ce qu'il se passe dans l'internet et en dehors de l'internet. On sait que les attentes sociales qu'exprime l'EntreNet ne viennent pas de l'internet, qu'elles lui préexistent. Mais pour autant, y a-t-il cassure entre le "cyberespace" et le reste du monde ?
L'EntreNet et les institutions
La manière dont les pratiques "entrenautes" rencontrent les organisations, les institutions et les cultures existantes constitue une question importante. D'un côté, des usagers de plus en plus outillés, accompagnés d'autres usagers, socialisés ; de l'autre des organisations qui ne permettent pas (en général) à cet outillage et à ces groupes de fonctionner avec elles. On voit alors émerger deux types de réaction : d'un côté le blocage, la recherche du contrôle ; de l'autre l'ouverture et l'innovation. Mais il ya aussi, tout simplement, des rapports de force qui se déplacent et dont l'équilibre reste à trouver.
De même, certains ensembles de règles sont forcément touchées, par exemple celles qui ont trait à la vie privée : correspondance privée, données personnelles, etc. Qu'est-ce qui est à soi, qu'est-ce que "rendre public" ? Qui sait où sont (et seront) ses données, quels traitements elles subissent (et subiront), comment exercer un droit d'accès et de modification ? On a à la fois de plus en plus de verrous et de moins en moins de contrôle. Peut-on régénérer une forme de traçabilité des données ? Mais dans le même temps, ce qui rend les données traçables pour moi les rend traçables par d'autres. Bref, des lois comme Informatique & Liberté ont besoin de se confronter à l'EntreNet.
Il est également intéressant de prendre en compte les formes observables d'autorégulation et les tensions qu'elles induisent, tant au sein des "communautés" de l'EntreNet que vis-à-vis des institutions et des formes de régulation existantes. Ces tensions génèrent aussi des opportunités ("Je suis frustré donc je crée").
La sphère économique et politique vont souvent réagir de manière très différente.
-- Le sujet de l'anonymat et du pseudonymat dans ce contexte mérite également d'être traité.
Autres enjeux à creuser
- Raccourcissement des délais, circulation et duplication, inflation quantitative de l'information sans instance de filtre généralement reconnue : un enjeu de gestion, d'"écologie" de l'information et de la communication
- Incohérence de la production au départ, par définition. Le problème devient l'indexation. Il est intéressant de constater qu'il y a peu d'outils de recherche dans les blogs.
- Le difficile rapport entre la tendance sécuritaire du moment et ce développement d'échanges informels, d'une forme de transparence aussi (quoique celle-ci ne s'oppose pas nécessairement au sécuritaire)
- La question de l'usage et du nombre : parmi mes pratiques, mes portefeuilles d'outils, combien de possibilités vais-je utiliser, comment vais-je les agencer, comment les autres vont-ils le faire ? Comment, sur quels critères vais-je arbitrer ? Comment, dans ce foisonnement, la rencontre s'établit-elle à moyen terme ?
- Qui sont les entrenautes, maintenant, et qui seront-ils dans 10 ans ? Est-ce un univers réservé aux geeks ? Va t-il se démocratiser ou se polariser ?
- Au niveau de la méthodologie, un point d'entrée peut-être de prendre en compte la diversité des pratiques, autrement dit, de diversifier ce qui est observable de ce qui est observé (Qu'est-ce qui est du massif ? Qu'est-ce qui a du succès, de la pertinence ?). C'est là peut-être une manière d'évacuer l'aspect "techno-push".
